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Département du Kouilou: Des paysans indemnisés selon un barème de… 1986

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Au sud-ouest du Congo, les habitants du département du Kouilou voient leur environnement pollué par diverses sociétés qui y exploitent les richesses du sous-sol. Les paysans dont les champs sont détruits sont en plus indemnisés sur un barème vieux de près de 25 ans. Des ONG de droits humains défendent leur cause.

Forêt dense, savane arbustive, bosquets… Hérissons, aulacodes, oiseaux, poissons… A une trentaine de kilomètres au nord de Pointe-Noire, sur la RN 1, Mboukou est, à l'instar des autres localités du département côtier du Kouilou, d'une très riche diversité écologique. Un atout majeur pour les quelque 500 habitants de cette bourgade qui pratiquent la chasse, la cueillette et surtout l'agriculture. Ils consomment et commercialisent manioc, igname et bananes plantain dans les grands centres urbains comme Pointe-Noire. Ce qui leur permet de subvenir à leurs besoins et de se procurer des produits manufacturés.

Mais, depuis une dizaine d'années, le mode de vie de certains de ces habitants est perturbé. Dans leur village natal de Mboukou, Jean-Delphin Makaya et son épouse se remettent difficilement de l'épreuve vécue en 2009. Eux qui disent n'avoir que l'agriculture pour financer les études de leurs quatre enfants ont en effet vu le groupe pétrolier ENI raser leur champ de manioc de près de 10 ha . Cette multinationale italienne y avait placé un forage pour extraire le pétrole. "Nous nous apprêtions à jouir du fruit de notre travail", soupire Jean-Delphin. Sa femme a refusé les 150 000 Fcfa (près de 230 €) que voulait lui verser en compensation la compagnie. "Ce champ nous a coûté plus de 200 000 Fcfa (plus de 300 €), car nous avions payé la main-d'œuvre pour le défrichage, le sarclage, etc. Nous espérions gagner au moins 1 million de Fcfa (1 500 € environ) au moment de la récolte", explique-t-elle, avec tristesse.


"Conquérir notre droit à une vie décente"

Comme Jean-Delphin et son épouse, bon nombre de riverains s'inquiètent de l'exploitation des ressources du sous-sol. Ces travaux, qui bénéficient à l'économie du pays, s'accompagnent en effet souvent de pollution des eaux, d'émission de gaz à effet de serre et surtout de destructions de champs. Les entreprises concernées indemnisent généralement les gens dont les cultures ont été dévastées en se référant à un décret présidentiel de… 1986. En vertu de ce "barème d'indemnisation en vigueur en cas de destruction des plantes en République populaire du Congo", une bouture de manioc est compensée à 37 Fcfa (0,05 €), un pied manguier à 60 000 Fcfa (90 € environ). Le texte ne prend pas en compte des terrains en jachère. Il ne fait pas non plus état des arbres dits sauvages, pourtant précieux, car ils fournissent de l'ombre et eux aussi séquestrent le carbone.

Les riverains s'estiment donc lésés. "Nous sommes très mal dédommagés. Les indemnisations sont incompatibles avec le coût de la vie actuelle. Les pouvoirs publics devraient réviser les textes", martèle Pierre Stève Loemba, paysan et porte-parole des communautés de Mboukou. Il ajoute : "Après de nombreux plaidoyers sans résultats, nous avons confié notre problème aux associations de défense des droits de l'Homme pour qu'elles nous aident à conquérir notre droit à une vie décente, à un environnement sain et à l'équité."

Réactualiser le barème

Depuis 2007, la Rencontre pour la paix et les droits de l'Homme (Rpdh), la Commission justice et paix et d'autres Ong congolaises multiplient donc discussions et conférences avec les communautés locales, les entreprises et les autorités nationales. "L'objectif est d'amener toutes les parties à s'accorder sur la réactualisation du barème conçu du temps du monopartisme, avant la dévaluation du franc CFA. Aujourd'hui, les coûts des intrants par exemple ont fortement augmenté", estime Brice Makosso, président de la Commission justice et paix. "Au lieu de brandir le décret de 1986, toutes ces entreprises devraient plutôt se référer aux normes internationales qui sont supérieures aux normes locales. Au Tchad ou au Cameroun, les barèmes ont été révisés. Un manguier d'au moins cinq ans est compensé à plus de 550 000 Fcfa (près de 840 €)", rappelle Frédérique Franck Loufoua Bessi, assistant aux programmes au sein de la Rpdh.

"Effectivement, ce barème est caduc, car les réalités ont changé", déclare M. Tchibinda, directeur départemental de l'Agriculture. Il déclare, de façon assez évasive, que la politique actuelle du gouvernement entend corriger ce dysfonctionnement. "Le plus tôt serait le mieux, car nous avons le droit inaliénable de vivre décemment de notre travail", conclut Pierre Stève Loemba.

John Ndinga-Ngoma

Janvier 2011

Source:Syfia
CRP