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Livre. L'étrange destin du conteur africain primé à Saint-Malo

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(Lejour.info) - Adolescent, il a fui la Guinée à pied. Il est devenu écrivain. Libar Fofana a reçu le Prix du roman Ouest-France / Étonnants Voyageurs dimanche, à Saint-Malo, pour L'étrange rêve d'une femme inachevée,

paru chez Gallimard. Un conte africainqui fait rire et pleurer.


Alain Mabanckou et Carole Martinez il y a quelques années... Yahia Belaskri l'an dernier, qui nous avait tiré des larmes avec Si tu cherches la pluie, elle vient d'en haut... Le palmarès du Prix du roman Ouest-France/Étonnants Voyageurs, parrainé par le voyagiste Salaün Holidays, est flatteur.

Hier, le jury, composé de jeunes lecteurs de 15 à 20 ans, a encore privilégié l'émotion en primant Libar Fofana, 53 ans, pour L'étrange rêve d'une femme inachevée. Un livre qui vous séduit par sa force.

Hawa est belle, mais son corps est aussi celui de Toumbou, son asticot de soeur qui lui colle à la peau. Elles sont siamoises, imbriquées, aimantées. Libar Fofana fait de leur histoire un conte tragique, attachant, émouvant, douloureux. Deux cerveaux pour un corps à partager...

Pour bâtir son récit, il s'est renseigné auprès de la faculté : « Je dois être un des rares écrivains mâles à avoir un gynécologue... Il m'a fait accoucher d'un roman. » Tolérance, intégration, identité, autant de thèmes qui agitent les deux soeurs et entraînent le lecteur...

« Le livre restera car Libar Fofana a créé un mythe contemporain pour parler de l'identité », résume Jean-Noël Schifano, son éditeur chez Gallimard, avec un joli sens de la formule : « La profondeur, c'est ce qui remonte à la surface. »

Le handicap tient une place importante dans l'oeuvre de l'auteur, depuis que sa vocation a été enclenchée par une femme infirme, lépreuse, les moignons bandés, qui allait à genoux en portant un magnifique bébé. « Je me suis demandé qui pouvait aimer cette femme. Et j'ai aussitôt regretté cette pensée, avoue-t-il. Car elle était d'une grande beauté à l'intérieur. Je n'ai pas eu le courage de lui parler. Mais j'ai eu envie de raconter son histoire. »

Depuis, il cherche à retrouver cette vision intérieure dans ses romans. Un accident de la vie lui a d'ailleurs donné un curieux coup de main. En 1993, pendant un concert de U2 au Stade Vélodrome à Marseille, il est devenu sourd. « La perte de mon audition m'a donné un autre sens de l'observation. » Sur son lit d'hôpital, il s'est nourri des oeuvres complètes de Boris Vian et s'est mis à écrire ce qu'il ne pouvait plus dire... Le temps d'apprendre à lire sur les lèvres, il avait trouvé sa voie et sa voix : il serait romancier et, plus précisément, conteur.

À pied jusqu'au Mali

Sa vie, aussi, est un roman... Fils d'un prisonnier politique de Guinée Conakry, au temps de Sékou Touré, Libar Fofana a 17 ans quand il s'enfuit à pied en traversant la brousse, de village en village, jusqu'au Mali et la Côte d'Ivoire. « Mon père, c'était mon héros. Je n'ai pas supporté de le voir en photo en pyjama dans sa prison. »

Le gamin vole de l'argent à sa mère et migre au fil d'aventures guidées par la chance. Il sera peintre en lettres à Abidjan et dormira dans l'atelier de son patron pour économiser un loyer... Plus tard, il ratera le concours d'une école d'ingénieurs à Genève mais, au bord du lac Léman, rencontrera un faux diplomate guinéen en costard. L'homme se révélera un vrai employé de bureau à l'Onu et lui fera d'obtenir un visa. Après des études d'électricité, Fofana deviendra ensuite spécialiste des courants faibles. Parti un jour en stop pour Paris... il se retrouvera à Marseille qu'il ne quittera plus. « Quand je suis arrivé au petit matin sur le port de la Joliette, un taxi m'a pris gratuitement en charge. Alors je me suis dit que, dans cette ville, tout me réussirait... »

Pour avoir des papiers, il a songé à s'engager dans la Légion étrangère... mais est devenu docker... et informaticien. « J'ai toujours eu de la chance. C'est pour ça que, malgré la vie que j'ai menée, je suis résolument optimiste. Dans les pires moments, il y a toujours eu quelqu'un qui a fait un geste pour moi... »

Dans ses romans, une petite lumière guide ses personnages. Il est habité par la reconnaissance et l'humanité. « C'est une belle personne », a dit de lui quelqu'un, hier, dans la foule du festival Étonnants Voyageurs.

Finalement, ses papiers, son passeport pour le monde, seront ses romans : privé de musique par sa surdité, Libar Fofana écrit dans le silence de sa solitude, dans les calanques de Marseille. Lui qui a grandi au son des langues Malinké et Peul a trouvé dans le français une libération et un accomplissement. Son écriture est un modèle de précision et de simplicité qui sonne juste.

« Je ne suis pas un intellectuel, je raconte des histoires », dit-il. Des histoires de blessures. Comme celle des retrouvailles avec son père, après vingt-cinq années de séparation : « Un choc ! Nous n'avions plus les mêmes préoccupations. Je n'étais plus un enfant. » Et cette douleur le tenaille.

Hervé BERTHO

Transmis par l'Ambassade de France en Guinée