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On n’arrête pas Sartre par Thierno Monenembo

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(Lejour.info) -  « On n’arrête pas Voltaire », disait le général de Gaulle. On était en mai 68, la belle époque où des milliers de graffitis sentant bon les fleurs, la poésie et la liberté recouvraient les murs de France… « L’imagination au pouvoir ! Sous les pavés, la plage ! Il est interdit d’interdire ! » ...

La Sorbonne occupée, les bureaux vides, les usines fermées ! Paris sous les gaz lacrymogènes et les combats de rue ! C’était la révolution, une révolution à l’inverse de celle de Danton et de Robespierre, de Bakounine et de Staline, une révolution des mœurs, une révolution de l’imaginaire, une révolution des mots ! La vieille France tremblait sur ses bases et « l’homme du 18 juin » s’apprêtait à s’enfuir à Baden-Baden » sous la huée des potaches. C’est sur ces entrefaites que le ministre de l’Intérieur s’en vint à l’Elysée proposer la tête de Jean-Paul Sartre, l’instigateur présumé de la « chienlit ». « On n’arrête pas Voltaire », lui répondit de Gaulle encore lucide et soucieux de culture malgré la gravité de l’heure.

Mais pourquoi bon sang, nous rappeler cet épisode français si vieux et si loin de nos préoccupations ?, me direz- vous. Pour en venir à la question du jour justement, celle qui est sur toutes les lèvres ici à Conakry : l’arrestation injustifiée de notre compatriote Mamadou Billo Sy Savané qu’au lycée, nous avions surnommé Sartre parce qu’il nous écrasait tous en philosophie. Voilà pourquoi, noir de colère et d’indignation, je m’autorise à paraphraser de Gaulle.

Hélas, la vie politique guinéenne est tellement imbécile, tellement infantile, tellement sordide que très vite, le dégoût l’emporte sur la colère et la lassitude sur l’indignation. Ceux qui nous dirigent depuis 1958 ne font pas que nous voler, nous tuer, nous insulter et nous diviser. Pire : ils nous méprisent. Ils nous blessent dans notre amour- propre, ils nous ridiculisent aux yeux des autres nations.

C’est cela : ridicule, le mot qui convient le mieux à la Guinée ! Ridicule ! Pas le peuple, pas la nature, pas les hommes (encore moins les femmes). Ridicule par la faute de cet Etat archaïque et mesquin qui, aux grandes questions de l’Histoire, ne sait apporter rien d’autre que l’arrogance et la crasse, la potence et la trique. Fiel et pus, mares de sang et vallées de larmes, voilà en quelques mots, le bilan de notre Indépendance. A croire que notre peuple ne mérite que le bâton, le bâton, le bâton, jamais la carotte ! Jamais le confort, jamais le respect, jamais la dignité, jamais la justice, jamais la liberté !...

Quelle différence entre l’arrestation de Fodéba Keïta, la pendaison de Barry III, l’assassinat de Diallo Telli, le meurtre de Diarra Traoré et l’emprisonnement de notre Sartre national ? Aucune ! Pour une fois c’est la continuité dans un pays plutôt habitué aux ruptures (ruptures d’eau et d’électricité, rupture entre les ethnies, rupture entre le présent et le passé, rupture de la beauté, rupture de la bonté, rupture du bon sens). Continuité d’un système qui a fait de son mépris du genre humain et de son ignorance de la loi, sa véritable raison d’être.

Continuité de l’espionnite et de la délation, continuité des milices et des camps de concentration, continuité de la torture et des arrestations de nuit…

Alpha Condé n’a pas menti, il a bien pris la Guinée là où Sékou Touré l’a laissée. Nous avons déjà les aveux extorqués sous la torture et les procès radiodiffusés. Nous attendons impatiemment les carnets de ravitaillement et les réunions hebdomadaires du parti-Etat…

Apparemment, Monsieur Sy Savané a été arrêté pour avoir critiqué le régime sur une radio privée. A ce compte-là, c’est toute la nation guinéenne qu’il faudrait arrêter car ce que Sartre a dit, c’est exactement cela que l’on entend dans les taxis, dans les marchés, dans les mosquées et dans les bars (à Boké comme à Benty, à Forécariah comme à Faranah, à Macenta comme à Mamou, à Kouroussa comme à Kankan, à Yimbéring comme à Yomou) : ce régime est tribaliste, corrompu, incompétent ; notoirement incompétent, pathétiquement incompétent, pathologiquement incompétent.

On appelle un chat, un chat, Monsieur Alpha Condé, et personne sur terre ne peut empêcher qu’on le dise.


Tierno Monénembo


PS : Mon vieux Sartre, j’apprends au bout de ces lignes que les petits potentats qui nous gouvernent t’ont enfin libéré. Très bien. Fais gaffe tout de même. La liberté chez nous a toujours été provisoire. Alors, fais comme moi : tiens ta valise prête, laisse ta porte ouverte et surtout, ne dors pas du sommeil du juste (ce mot-là n’a aucun sens ici). En attendant, bienvenue en Absurdistan, espèce de séquestré d’Altona !