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An 29 des événements du 4 juillet : Témoignage de Philan Traoré

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(Lejour.info) - Le « coup Diarra Traoré » avait sonné, le 4 juillet 1985, le glas du PDG-RDA, le parti unique du régime révolutionnaire du défunt président Sékou Touré. Ses dignitaires civils et plusieurs officiers malinkés avaient été emportés par une purge sanglante des putschistes au pouvoir. Voici le témoignage de Philan Traoré, expert électoral du RPG Arc-en-ciel.

Lejour.info: En tant que témoin des événements du 4 juillet 1985 et de ce que l’histoire a retenu sous le nom « coup Diarra Traoré », relatez-nous ce que vous avez vu, entendu et vécu.

Philan Traoré: C’étaient des événements très regrettables pour la communauté malinké de Guinée. Je suis très gêné d’en parler aujourd’hui puisque certains de leurs acteurs voire commanditaires sont morts ou vivants ou encore aux affaires. Par respect pour leurs familles, je tairai leurs noms, car après tout ils sont seuls responsables de leurs actes. Au demeurant, j’évoque avec beaucoup d’émotion ces événements. J’étais commissaire de police auprès de la direction centrale de la sûreté publique. Le 6 ou 7 juillet, je ne m’en souviens plus très bien, le directeur central, qui n’est plus de ce monde, m’a consigné au bureau en disant, sans autre précision, qu’on pourrait avoir besoin de moi. Je dois dire qu’il y avait une atmosphère de haine des Malinké, sans distinction, et on les arrêtait à tour de bras. Trente minutes après ma consignation, on est venu me chercher pour me conduire au camp Samory, où siégeait une commission chargée de trier les personnes arrêtées qui devaient être envoyées au camp Alpha Yaya. Arrivé au camp Samory, Dieu aidant, le capitaine Henry Toffany m’a vu et exfiltré sur-le-champ. Grâce à lui, je n’ai pas fait plus d’une demi-heure parmi les militaires et policiers malinké arrêtés. Une fois libre, je suis resté caché pendant longtemps. Traumatisé, je n’ai plus rien suivi de mes yeux, j’étais terré et transi par la peur. Donc c’est un souvenir triste que j’évoque. Il y avait un ostracisme outrancier envers l’ethnie malinké dans son ensemble.

Quelle a été la réaction de certains citoyens dans la population ?

Les gens ont couru sus aux Malinké. Leurs maisons ont été pillées. La haine était si forte qu’il n’y a pas eu brique sur brique dans leur domicile. Tout a été arraché, le reste démoli, les matériaux de construction récupérés. Même les carreaux ou les fers à béton ont été emportés. Tout a été rasé chez tout Malinké qui avait un chez-soi à Conakry. Le domicile de Tidiane Traoré, qui était mon voisin à La Carrière, a subi le même sort.

À ce moment, où était le président de la République, le colonel Lansana Conté ?

Il était à un sommet de chefs d’État à Lomé. À son retour, il a été fait général au bas de la passerelle. Puis il a lancé la malheureuse expression « Wo fataara ! » (ndlr : vous avez bienfait) et a ainsi jeté l’huile sur le feu. Ces propos ont provoqué un tonnerre d’applaudissements, c’était comme s’il avait exécuté un ordre des extrémistes de son ethnie. Les Malinké, impuissants, se sont repliés sur eux-mêmes. Par la suite, ils ont longtemps essuyé toute sorte de revers. En représailles, ils ont pillé en Haute-Guinée les domiciles de certains Malinké qui sont restés fidèles au général Lansana Conté, comme le colonel Sory Doumbouya à Kouroussa. En retour, cet officier supérieur a été honoré par le général Lansana Conté. Il est monté en grade et en échelon jusqu’à sa mort. Les gens de Kouroussa ne lui ont jamais pardonné. Chaque fois qu’il y a des émeutes dans le pays ou dans cette ville, ses biens ont été pillés. Vous vous souvenez sans doute que pendant les événements de janvier et février 2007, sa station d’essence à Kouroussa avait été saccagée.

Où était le colonel Diarra Traoré ?

Jusqu’au retour du président de la République, le colonel Diarra Traoré est demeuré introuvable. C’est un officier supérieur et ministre proche du général Lansana Conté qu’il l’a déniché chez un Italien. Il a été vigoureusement appréhendé, mis presque dans la tenue d’Adam et sauvagement attaché à l’aide d’un fil électrique qui lui lacérait les bras. Sa grosse chevelure a été rasée à sec et sans ménagement devant les caméras de la télévision et ensuite il a dû être martyrisé. L’actuel président du groupe parlementaire du RPG Arc-en-ciel, l’honorable Amadou Damaro Camara, a été arrêté en même temps que Diarra Traoré puis libéré. Il a eu la chance, il était civil.

Que sont devenus les militaires malinkés arrêtés avant le colonel Diarra Traoré ?

Les événements du 4 juillet 1985 ont fourni l’occasion aux tenants du pouvoir en place, installé par le putsch du 3 avril 1984 qui a suivi la mort du président Ahmed Sékou Touré, de purger l’ancien parti, le PDG-RDA, de tous ses dignitaires mais aussi d’exécuter sommairement les officiers malinké accusés de collusion avec le colonel Diarra Traoré ou qui n’avaient pas fait ouvertement allégeance au président Conté. L’occasion était trop belle, les dignitaires civils du PDG-RDA qui croupissaient en prison depuis 15 mois ont été éliminés avec ces militaires, le même jour. On a allégué que le colonel Diarra Traoré n’a voulu faire un coup d’État que pour les libérer et leur remettre le pouvoir.

Donc les Malinké ont été meurtris par les événements du 4 juillet 1985 !

Ils ont été blessés dans leur orgueil et le sont restés longtemps !

Jusqu’à l’accession du Pr Alpha Condé au pouvoir ?

Tout à fait ! Mais avant, il faut savoir ce qu’il a été pour eux. Professeur de son état à la Sorbonne et politicien depuis sa jeunesse, son nom était dans toutes les oreilles, dans toutes les cases et dans toutes les maisons de la Haute-Guinée qui traversait une crise de leadership. À quelque chose malheur est bon. La persécution des Malinké lui a profité. Il savait d’où venait son père. Donc il a épousé la cause de ses congénères et, par-delà, celle de tous les Guinéens. D’Abidjan il a introduit des tracts par Lola et Nzérékoré en les dissimulant dans les matelas et les emballages de marchandises transportés par les camions. Ces tracts appelaient ses concitoyens, et notamment les jeunes, à se lever pour réclamer au pouvoir militaire le multipartisme et la démocratie, sinon rien.

Comment est né le RPG ?

En 1991, alors que les partis politiques n’ont pas droit de cité, le Pr Alpha Condé a bravé les autorités militaires en tenant un meeting politique non autorisé au stade de Coléah, à Conakry. Les milliers de personnes, de toutes les ethnies guinéennes, venues l’écouter ont été brutalement dispersées par les forces de défense et de sécurité. En fait, le pouvoir, déjà convaincu de sa popularité dans les quatre régions naturelles, le craignait et cherchait à l’intimider. Mais c’est de Kouroussa qu’est parti véritablement le mouvement qui a donné naissance au Rassemblement du peuple de Guinée, RPG. Le parti a rayonné et finit par porter le Pr Alpha Condé au pouvoir en 2010. En 1992, feu Naroumba Condé, ancien maire de Kouroussa et mari de la directrice préfectorale de l’Éducation de Kindia, Solomba Condé, est rentré d’Abidjan. Il avait dans sa besace l’argent remis par le Professeur pour jeter les bases du RPG à Kouroussa, dont le nom était déjà connu grâce aux tracts disséminés en Guinée à partir de la Côte-d’Ivoire. Donc Kouroussa a été l’épicentre du séisme politique RPG qui a secoué la Guinée et fait asseoir enfin le Pr Alpha Condé dans le fauteuil présidentiel en 2010. La lutte aura duré deux décennies sur un chemin semé d’embûches.

Donc selon vous, c’est Alpha Condé qui a redonné aux Malinkés leur fierté en Guinée ?

Tout à fait ! Même si d’aventure il venait à se détourner d’eux, ils resteraient ses inconditionnels, parce qu’il leur a fait relever la tête dans ce pays.

Mais les persécutés d’hier devenus les puissants du jour ne seraient-ils pas tentés de prendre leur revanche ?

Non pas du tout ! L’affront a été lavé depuis trois ans et demi et la chasse aux sorcières n’a pas eu lieu. Il fallait se tourner vers l’avenir, dans la réconciliation, l’unité et la paix afin de construire la Guinée avec le Pr Alpha Condé, notre premier président démocratiquement élu, plein d’ambitions pour son pays, mais aussi avec la communauté internationale et les multinationales, qui ont mis fin au bannissement de la Guinée. Déjà, il a réussi le redressement économique et financier, une tâche ardue, il a stabilisé la monnaie, grâce au gouverneur de la Banque Centrale, M. Lounsény Nabé, et ouvert de grands chantiers dans des domaines aussi variés que les mines, l’énergie, l’agriculture, les télécommunications, l’hôtellerie, les infrastructures routières, etc. Les perspectives sont souriantes et ouvertes à tous les Guinéens, sans discrimination.

Interview réalisée par

El Béchir Diallo

Contacts de Philan Traoré : 00224-666 93 00 05 /00224-628 35 36 08