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Après 6 ans passés en France, Boubacar Keita risque d'être expulsé vers la Guinée

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boubacar_keita(Lejour.info) - Boubacar Keita a 26 ans. Né en Guinée-Conakry, petit pays d’Afrique de l’ouest qui pointe au 178e rang de l’indice de développement humain, il fait partie de la « classe moyenne » du pays. Son père est ingénieur agronome et sa mère employée de banque. «  On s’en sortait pas trop mal », se souvient-il. Comme beaucoup de compatriotes, il décide de rejoindre la France en 2008, afin d’étudier à l’université.

«  J’ai d’abord suivi une première année d’économie, mais ça ne s’est pas très bien passé », explique-t-il. 2,833 sur 20 de moyenne, sa première expérience estudiantine n’est pas une franche réussite. L’année suivante, il passe en droit, mais le résultat n’est pas beaucoup plus brillant. 4,75 de moyenne. Boubacar comprend que l’université ne lui réussit pas.

Animateur dans le quartier Croix-Rouge

Aussi, depuis 2009, il s’est rapproché de l’Association de la fondation étudiante pour la ville (Afev) et dispense bénévolement des cours de soutien scolaire aux enfants du quartier Croix-Rouge. «  J’ai rejoint l’Afev bien avant de recevoir un avis d’expulsion, ça prouve que je suis investi dans une action citoyenne. » Il est également animateur dans les différentes maisons de quartier Croix-Rouge, auxquelles il consacre quatre jours par semaine afin de s’occuper des enfants. « M. Keita anime les ateliers sociolinguistiques avec sérieux et un investissement important, révèle Marie-Elisabeth Causin, directrice de l’espace Watteau. C’est quelqu’un de très discret mais très présent. Je regrette très sincèrement sa situation. »

Hébergé par une connaissance guinéenne, Boubacar se met en tête de trouver un emploi. En juin 2010, la préfecture lui délivre une carte professionnelle d’agent de sécurité, qui lui permet de travailler pour l’entreprise Securitas. «  Je gagnais bien ma vie, entre 1100 et 1600 euros par mois », confie-t-il, fiches de paie à l’appui. Les choses se compliquent pourtant puisque ses mauvais résultats à l’université ne lui permettent pas de renouveler son visa étudiant. C’est le début de la galère pour le Guinéen, qui va multiplier les démarches administratives.

En novembre 2012, il écrit à la préfecture pour obtenir un titre de séjour et reçoit un récépissé de trois mois qui lui permet de séjourner en attendant une autorisation de travail. «  Entre-temps, une pizzeria de la rue Gambetta m’a fait une promesse d’embauche en attendant mon titre de séjour. » Un titre qui ne viendra jamais. Pas de titre de séjour, pas d’autorisation de travail, c’est le serpent qui se mord la queue. La préfecture estime que « la plonge en restauration » n’est pas un métier sous tension, ouvert aux travailleurs étrangers. Dans un dossier de six pages, elle lui signifie le 25 juillet 2013 qu’il dispose de 30 jours pour un départ volontaire ou un recours. Boubacar choisit le recours, ou plutôt trois recours. Devant le préfet, le ministère de l’Intérieur et le tribunal administratif. Le deuxième accuse réception de son courrier, «  mais c’est tout. C’est comme si mon dossier était mis aux oubliettes. » Le préfet, lui, ignore sa situation. Ni son recours du 16 septembre 2013, ni ses lettres des 19 décembre 2013 et 18 mars 2014 ne reçoivent de réponse. Malgré les courriers à l’adresse du préfet de Jean-Paul Bachy, président de la région, Virginie Coez ancienne adjointe d’Adeline Hazan ou encore Catherine Vautrin, députée de la Marne, ses demandes restent lettre morte. «  M. Keita ne présente aucune caractéristique pour obtenir la régularisation, juge Francis Soutric, secrétaire général de la préfecture de la Marne. On lui a déjà délivré plusieurs titres de séjour étudiant, mais il n’est plus étudiant. »

Il vit caché

Boubacar Keita estime, lui, que son engagement citoyen devrait lui permettre de prétendre à un titre de séjour. «  On dit que les immigrés sont feignants, qu’ils ne veulent pas travailler et qu’ils ne font rien pour le pays. Pourtant, je suis bénévole depuis mon arrivée en France et je ne demande qu’à travailler. Je veux continuer mes activités auprès de la maison de quartier et travailler les week-ends. » Son activité de bénévole est tellement appréciée qu’en mai dernier, il est devenu membre du conseil d’orientation du quartier. «  Tout ce que je demande, c’est qu’on sécurise mon parcours. Je ne veux pas que mon travail de bénévole s’arrête brusquement car il sera difficile de me trouver un remplaçant.»

Désormais, Boubacar vit dans la peur. En hiver dernier, la police a débarqué chez lui à 6 heures. Heureusement pour lui, c’était à son ancienne adresse. Mais la crainte d’être reconnu l’envahit chaque jour. «  J’ai peur de « tomber » sur la police quand je fais les sorties avec les jeunes. » Il vit donc caché, malgré les soutiens de SOS Racisme, de son hébergeur, un ami africain qui dispose d’une carte de résidant de 10 ans et des maisons de quartier. «  Je ne peux plus faire demi-tour, explique-t-il après six ans de présence sur le sol français. Je continuerai à faire des démarches, jusqu’au jour où je serai interpellé au détour d’une rue. »

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