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Maroc : le fiasco de l’Initiative Nationale pour le Développement Humain

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Résultat de recherche d'images pour "Maroc : le fiasco de l’Initiative Nationale pour le Développement Humain"(Lejour.info) - L’Initiative Nationale pour le Développement Humain (INDH) fêtera son 13ème anniversaire en mai prochain dans un climat de discordance entre un discours officiel profondément élogieux; et une vision plus réaliste qui pointe du doigt des carences en matière de gestion et des résultats insuffisants. Quel discours faut-il croire ?

Une initiative qui peine à réaliser ses objectifs.

L'initiative a réussi à atteindre plus de 10 millions de bénéficiaires, 44 000 projets ont été achevés témoignant d’un succès quantitatif apparent. En revanche, avec un budget colossal de 40 milliards de dirhams, équivalent au budget du ministère de l’économie et des finances pour quatre années « 10 milliards de dirhams pour 2018 », on espérait beaucoup mieux.

La modestie des résultats de l’initiative trouve écho dans les classements internationaux qui continuent de classer le Maroc au bas de l'échelle du développement humain, et ce même après l’avènement de l’INDH. Ainsi, avant le lancement de l’INDH le score du Maroc sur l’indice de développement humaine (IDH) était de 0,642, alors qu’en 2016 le score n’a quasiment pas bougé puisqu’il est à 0,647. Treize ans après son lancement l’INDH n’a permis d’améliorer le classement du Maroc qui figure à la 123ème position loin derrière d’autres pays voisins n’ayant pas adopté de telles initiatives. Un rang en deçà des attentes qui atteste de l’inefficacité de l’initiative.

Pire, des incidents incompressibles et douloureux remettent complètement en question son bien fondé. Pour mémoire : la grande et triste bousculade pour quelque 170 DH (16 euros) de marchandises qui a couté la vie à 15 femmes le dimanche 19 novembre 2017. De même, sept régions pauvres sur douze connaissent des protestations visant à réclamer les objectifs que l’INDH aurait du atteindre : l’amélioration des infrastructures de base ; l’accès équitable aux services sociaux ; le développement des activités génératrices de revenus stables ; le renforcement de la gouvernance et des capacités locales ; et la préservation de l’environnement et des ressources.

Soulignons que selon l’Observatoire national du développement humain (ONDH), chargé du suivi de ce programme, la population pauvre a enregistré une baisse annuelle moyenne de 7,7% entre 2001 et 2007 et de 7,8% entre 2007 et 2014. Cette quasi-stagnation après la mise en œuvre de cette initiative prouve son l’absence d’impact significatif.

Une gouvernance défaillante

Le fonctionnement et l’organisation de l’initiative accusent une défaillance de gouvernance à deux niveaux: d’abord un manque de concertation et d’implication des populations locales dans la conception des projets, mais aussi un fonctionnement médiocre des comités territoriaux, vu le faible degré d’implication et l’insuffisance de compétences de leurs membres. Les équipes d’animation communales et de quartiers manquent souvent d’outils et perçoivent leurs rôles comme une charge supplémentaire et subsidiaire.

L’efficience de l’INDH pose problème également. Certes un nombre important de projets a été réalisé, mais une simple comparaison entre les dépenses effectuées et les prévisions initiales (audition ONDH) montre un décalage important. L’exemple le plus marquant est celui du programme transversal qui enregistre un écart de +79,4 % entre les dépenses réalisées et le budget prévisionnel.

Le ministère de l’Intérieur est l’acteur principal dans cette opération. Or, il s’agit d’un organe hyper concentré ayant ses propres priorités de choix des projets et des bénéficiaires, privilégiant une approche plutôt admnistrativo-sécuritaire, ce qui biaise le ciblage des populations en milieu urbain dans le cadre des projets de lutte contre l’exclusion et la précarité.

D’un autre côté, les agents locaux responsables de l’opération, le font en dehors de toute possibilité de reddition des comptes. Les contrôles n’étant qu’occasionnels, il n’y a aucune incitation à l’efficacité dans la mise en œuvre des opérations de terrain. Ce contexte permet l’épanouissement d’une culture rentière. Le processus même de décentralisation associé à l’INDH est contraire à la centralisation des pouvoirs incarnée par un ministère. Si l’initiative est axée sur l’approche de proximité et la valorisation du territoire, ces deux principes semblent êtres contradictoires avec les orientations d’un tel ministère.

Enfin, le manque, voire l’absence de convergence entre les acteurs en matière de coordination et de synergie constitue un problème important essentiellement lié à l’hypercentralisation de la décision. Tout diagnostic participatif est exclu, ce qui réduit les chances de mettre en place de projets réellement adaptés aux besoins locaux. La pérennité, et la durabilité de l’initiative sont par ailleurs compromises pour diverses raisons : faiblesses dans le montage des projets ; capacités limitées de gestion ; fragilité financière du tissu associatif ; et non respect des compromis et conventions contractés.

Au delà de cette question de pérennité qui demeure incertaine, l’objectif «revolving» (multiplication autonome des bénéficiaires à partir d’un financement AGR) est impossible à concrétiser face à marché concurrentiel en l’absence de suivi et d’accompagnement post création, et l’insuffisance en formation et en information technique ce qui limite l’efficacité de l’INDH et plombe ses résultats. Cette discordance entre les objectifs tracés et les résultats obtenus nous laisse perplexe à l’égard du bilan de cette initiative malgré les moyens et le plébiscite dont elle dispose.

Ahmed Echchafiy, doctorant-chercheur en droit public, Université Cadi Ayyad, Marrakech.

Article publié en collaboration avec Libre Afrique.